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L’ascension des femmes francophones dans l’entrepreneuriat : défis et leviers de croissance

  • 5 days ago
  • 5 min read


À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons souhaité donner la parole à celles qui font évoluer l’entrepreneuriat au féminin. Parmi elles, Nahomie JB Millien, fondatrice de Femmes en Croissance, une initiative qui soutient le développement professionnel et entrepreneurial des femmes.


Forte de plus de 15 ans d’expérience dans le développement international et l’autonomisation économique des femmes, elle partage dans cette entrevue son regard sur l’ascension des femmes francophones en entrepreneuriat, ainsi que sur les défis et les leviers qui façonnent leur croissance.


Comment expliquez-vous la montée de l’entrepreneuriat chez les femmes francophones ces dernières années, et quels besoins spécifiques observez-vous sur le terrain ?


La montée de l’entrepreneuriat chez les femmes francophones s’inscrit dans une transformation structurelle du marché du travail. Les recherches montrent un passage progressif du modèle de carrière linéaire vers des trajectoires hybrides et auto-dirigées (Baruch, 2015 ; Sullivan & Al Ariss, 2021). Statistique Canada observe une croissance continue des entreprises détenues par des femmes, tandis que la Women Entrepreneurship Knowledge Hub (WEKH) (2023) souligne l’essor de l’entrepreneuriat féminin, notamment chez les immigrantes en contexte minoritaire.


Dans ce cadre, entreprendre devient un repositionnement stratégique. De plus en plus de femmes choisissent de créer leur propre levier d’influence plutôt que d’attendre une reconnaissance institutionnelle incertaine. L’entrepreneuriat se transforme alors en un espace d’autonomie, de création de valeur et de pouvoir économique.


Cette dynamique s’inscrit souvent dans une logique de carrière portfolio (Caza et al., 2018 ; Kost et al., 2020) : combiner consultation, emploi salarié, projets numériques, formation ou services spécialisés pour diversifier les revenus et réduire la vulnérabilité professionnelle. L’instabilité croissante du marché du travail (Kalleberg, 2018), les barrières structurelles persistantes (Ahl & Marlow, 2021) et, pour les femmes immigrantes, la sous-valorisation de l’expérience internationale (Al Ariss et al., 2022) renforcent cette orientation. Le cadre du Future Skills Centre montre que des compétences transférables, maîtrisées à un niveau intermédiaire ou avancé, suffisant pour les utiliser de façon autonome et efficace au quotidien, favorisent l’adaptabilité professionnelle (Hamadi & Nelson, 2024) et ainsi peuvent la diversification des revenus comme stratégie de résilience économique.


Sur le terrain, cette évolution se traduit par une volonté claire :

  • Diversifier les revenus,

  • Sécuriser l’avenir,

  • Reprendre le contrôle de son parcours professionnel.


Cependant, entreprendre ne suffit pas. Sans structuration stratégique, l’énergie se disperse. Sans positionnement clair, la monétisation des expertises reste fragile. Sans un écosystème relationnel solide, l’accès aux opportunités demeure limité, alors que les réseaux jouent un rôle déterminant dans la croissance entrepreneuriale (Brush et al., 2019).


En somme, la montée de l’entrepreneuriat chez les femmes francophones traduit une recomposition des identités professionnelles dans un marché marqué par l’incertitude, la mobilité et la recherche d’autonomie. Dans le contexte canadien francophone, elle constitue également un acte stratégique : créer ses propres leviers d’influence, d’intégration et de durabilité économique.


Quels sont, selon vous, les principaux défis sociaux auxquels les femmes entrepreneures francophones font face aujourd’hui ?


Les défis sont multiples et souvent cumulés :

  • Confiance professionnelle fragilisée, surtout chez les femmes immigrantes dont les diplômes ou expériences internationales sont sous-valorisés.

  • Réseaux limités : l’accès aux cercles d’influence et aux opportunités stratégiques reste inégalement réparti.

  • Conciliation des rôles : entrepreneure, mère, conjointe, aidante, une pression constante qui influence les choix de croissance et de visibilité.

  • Sous-représentation dans les espaces décisionnels, réduisant l’accès aux leviers d’influence économique.

  • Auto-censure liée aux normes culturelles ou aux attentes sociales, freinant parfois la prise de position ou l’ambition assumée.


Le plus grand défi n’est pas le manque de compétence, c’est l’isolement stratégique.

Sans réseau d’influence solide, sans accompagnement structurant et sans accès aux bons cercles, même les projets les plus prometteurs peinent à atteindre leur plein potentiel.


L’accès au financement demeure un enjeu majeur : quelles barrières financières constatez-vous le plus souvent et comment peut-on les surmonter ?


L’accès au financement reste un frein important pour les femmes francophones entrepreneures, mais il est souvent le symptôme d’un manque de structuration en amont plutôt qu’un simple problème d’argent.

Nous observons souvent :

  • Un manque d’historique de crédit (notamment chez les nouvelles arrivantes)

  • Une faible connaissance des mécanismes de financement disponibles

  • Une difficulté à structurer une offre clairement monétisable

  • Une sous-évaluation de leur propre expertise

  • Une dépendance à une seule source de revenu


Chez Femmes en Croissance, nous ne finançons pas les entreprises. Notre rôle est stratégique. Nous intervenons avant la demande de financement. Nous aidons les femmes à :

  • Clarifier leur modèle d’affaires

  • Structurer une offre rentable

  • Développer une stratégie de revenus durable

  • Se préparer à présenter un projet solide aux institutions financières ou aux investisseurs


Nous aidons à clarifier la proposition de valeur et à bâtir une stratégie cohérente, car la réalité est simple : le financement vient plus facilement lorsque la vision est claire et la structure solide. Nous intervenons donc en amont, là où tout se joue.


De quelle façon Femmes en Croissance intègre-t-elle le soutien psychosocial ?


Nous avons compris que la croissance entrepreneuriale n’est pas seulement technique. Elle est émotionnelle et identitaire. La croissance entrepreneuriale est autant intérieure qu’économique. Femmes en Croissance intègre :

  • Coaching stratégique individuel

  • Mentorat

  • Cercles de discussion

  • Masterclass pratiques

  • Espaces de parole sécurisés


Nous intégrons également : Coaching en développement personnel. Espaces sécurisés de réflexion et de croissance. Nous travaillons autant sur la structure d’entreprise et sur la posture entrepreneuriale. Parce que derrière chaque entreprise, il y a une femme qui doit :

  • Se sentir légitime 

  • Assumer sa valeur

  • Redéfinir son rapport à l’argent

  • Développer son autorité

  • Dépasser certaines croyances limitantes

  • Prendre pleinement sa place.

Une entreprise grandit à la hauteur de la confiance et de la clarté de celle qui la porte.


En quoi une communauté structurée peut-elle faire la différence ?


Une communauté structurée change tout, c’est un levier stratégique.

Elle permet de :

  • Rompre l’isolement

  • Accélérer l’apprentissage

  • Créer des collaborations

  • Partager des opportunités

  • Normaliser les défis


Mais surtout, elle offre un effet miroir. Quand une femme voit une autre réussir, son champ des possibles s’élargit. L’entrepreneuriat isolé ralentit la croissance.  L’entrepreneuriat ancré dans un écosystème l’amplifie. Chez Femmes en Croissance, nous ne créons pas seulement un réseau. Nous construisons un écosystème de croissance dans lequel elles s’élèvent collectivement.


Quel conseil donneriez-vous à une femme francophone qui souhaite lancer son entreprise, mais hésite ?


Je lui dirais ceci : n’attends pas que toutes les conditions soient parfaites, construis la clarté.

  • Quelle est ta valeur ?

  • Quel problème résous-tu ?

  • Pour qui ?

  • Avec quel modèle de revenus ?


Commence petit, et entoure-toi, structure-toi, ose te positionner et surtout, ne reste pas seule. L’entrepreneuriat n’est ni un acte individuel ni un saut dans le vide : c’est une construction collective et stratégique.



Bibliographie 

Ahl, H., & Marlow, S. (2016). Exploring the dynamics of gender, feminism and entrepreneurship. International Journal of Gender and Entrepreneurship, 13(1), 1–19.


Ali Farashah, A., Blomquist, T., Al Ariss, A., & Guo, G. C. (2023). Perceived employability of skilled migrants: A systematic review and future research agenda. The International Journal of Human Resource Management, 34(3), 478–528. 


Baruch, Y. (2015). Organizational and labor markets as career ecosystem. Human Relations, 68(2), 241–260.


Brush, C., Greene, P., Balachandra, L., & Davis, A. (2019). The gender gap in venture capital–progress, problems, and perspectives. Entrepreneurship Theory and Practice, 43(1), 1–27.


Caza, B., Moss, S., & Vough, H. (2018). From synchronizing to harmonizing: The role of identity in portfolio careers. Academy of Management Review, 43(4), 1–23.


Hamadi, Cherin and Elise Nelson. The Future of Work: Addressing Skill Imbalances in Canada. Ottawa: The Conference Board of Canada, 2024.


Kalleberg, A. (2018). Precarious Lives: Job Insecurity and Well-Being in Rich Democracies. Polity Press.


Kost, D., Fieseler, C., & Wong, S. (2020). Boundaryless careers in the gig economy: An oxymoron? Journal of Vocational Behavior, 120, 103–109.


Statistique Canada. (2023). Entreprises majoritairement détenues par des femmes au Canada.


Sullivan, S., & Al Ariss, A. (2021). Making sense of different career models: A review and agenda for future research. Human Relations, 74(1), 3–27.


Women Entrepreneurship Knowledge Hub (WEKH). (2023). The State of Women’s Entrepreneurship in Canada 2023. Toronto Metropolitan University.


 
 
 

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